Le culte marial, réflexions

Préambule

Même si je sais qu’il risque de faire grincer quelques dents, cet article n’a pas pour but d’être anti-chrétien. Je vous remercie donc par avance d’éviter les commentaires stéréotypés du genre « les vilains chrétiens ont volé les fêtes des gentils païens ». Au lieu de mettre une emphase sur la division païen/chrétien, mon but, au contraire, est de m’attarder sur les points communs. Le christianisme a su tirer parti de ces points communs et, qu’on le veuille ou non, la transition spirituelle paganisme-christianisme s’est globalement faite en douceur. Le motif des guerres, même lorsque ce sont des « guerres de religion » n’est que très rarement théologique… L’humain a une fâcheuse tendance à utiliser dieu/les dieux comme prétexte, mais c’est sa soif de domination et de pouvoir qui est le déclencheur des conflits. Voilà pour le préambule, j’espère que vous le garderez en tête en lisant ce qui suit.

Marie de Nazareth
Marie (en grec Maria, en araméen Maryam, en hébreu Myriam, en arabe Meryem), fille juive de Judée, est la mère de Jésus de Nazareth. De nombreuses interprétations étymologiques ont été données : la racine égyptienne m.r.y (« aimer ») semble crédible ; une autre interprétation très courante est « noble, élevée ».

Les Églises catholique et orthodoxe accordent une place spéciale à Marie, qu’elles appellent Sainte Vierge, Notre Dame (chez les catholiques) ou Mère de Dieu (chez les orthodoxes). Pourtant, le culte marial est quasiment inexistant dans les premiers siècles du christianisme : dans le Nouveau Testament, de rares passages concernent Marie et l’évangéliste Jean l’appelle seulement « la mère », sans jamais citer son nom. Ce sont les textes apocryphes, rédigés plus tard, qui évoquent le nom de ses parents (Anne et Joachim), sa naissance, son adolescence, sa vie à Éphèse, sa Dormition et son Assomption.

Une grande partie de la spiritualité mariale a été développée par ces textes apocryphes (le plus important étant sans doute le Protévangile de Jacques, datable du milieu du 2e siècle). La dévotion à la Vierge se développe après le Premier concile de Nicée. Marie est appelée la nouvelle Ève, celle qui met fin au péché originel en enfantant le Christ. En 431 au Concile d’Éphèse, la définition dogmatique de Marie est donnée : elle est reconnue comme Théotokos, celle qui, en la personne de Jésus, a mis Dieu au monde. Ces dernières années (à partir du concile Vatican II), sans désavouer le culte à la Vierge, l’Église s’est efforcée de le réduire et d’en contenir certains excès.

Ces quelques informations apportent déjà deux détails « surprenants » : une étymologie égyptienne ? Ephèse ? artemis_bigCes deux détails, immanquablement, me chatouillent les neurones : je connais déjà le lien qui relie les Vierges Noires à Isis (je compte réutiliser/rafraîchir l’article sur les Vierges Noires pour le PBP, plus tard dans l’année, je ne vais donc pas m’attarder dessus). Mais le nom d’Ephèse évoque tout de suite, dans mon esprit, l’Artémis d’Ephèse.

Éphèse

Éphèse fait partie des cités dont on attribue la fondation aux Amazones (origine légendaire qui est loin d’être avérée). Le premier sanctuaire d’Éphèse était celui « de l’arbre », un téménos à ciel ouvert installé dans le marécage du Caystre. Avant l’arrivée du culte de l’Artémis éphésienne (culte introduit par les colons grecs), l’ensemble de l’Anatolie vouait des cultes à la Terre-mère (Astarté, Ishtar ou Cybèle). Lorsque Rome prend possession d’Éphèse en 133, elle devient une des trois grandes métropoles de l’Empire romain et le culte d’Artémis attire des pèlerins du monde entier. En 53, Paul de Tarse arrive à Éphèse pour y prêcher le christianisme. Tant qu’il s’adresse à la communauté juive d’Éphèse, il passe inaperçu, mais quand il entreprend de prêcher dans la ville même, le clergé de l’Artémision suscite une émeute populaire, poussant la foule à manifester son hostilité aux cris de : « Vive l’Artémis des Éphésiens! ». Les fêtes d’Artémis brillent de tout leur éclat jusqu’au milieu du 3e siècle, malgré les progrès du christianisme. Mais la ville est pillée par les Goths en 263 et elle ne s’en relèvera pas. Le christianisme s’impose et les sanctuaires païens sont peu à peu délaissés. Au 5e siècle, deux conciles fondateurs s’y tiennent : Éphèse est désormais la cité de Marie.

L’Artémis d’Éphèse

Ses adorateurs croyaient qu’elle était venue du ciel et que le pouvoir de Zeus lui-même s’effaçait devant celui de l’Artémis Prothée « source de toutes les choses« , mère des Dieux, de la Terre et de la Nuit. Syncrétisme de divinités d’Égypte, de Perse, d’Inde, d’Assyrie et de Grèce, la déesse était une idole puissante que l’on venait, de très loin, combler d’offrandes. Callimaque dit que la première statue de la déesse était un xoanon, une « sculpture taillée dans le bois » et Pline l’Ancien précise qu’elle était sculptée dans du cyprès. Elle est à l’origine une déesse-arbre dont le nom, Ephesia, signifierait « appétit », ce qui suggère un rôle de déesse de la vie et de la mort : c’est la Mère dévoreuse qui donne la vie et la reprend. Ce rôle s’est ensuite confondu avec celui de Cybèle, la Mère de toutes les Créatures, puis avec celui d’Artémis, plus guerrière et farouche. L’ornementation de ses représentations évolua donc au cours des siècles, et l’Ephésia classique surprend par la multiplication des symboles, qui rassemblent sur la même statue le plus grand nombre possible d’attributs.

Artémis xoanon est dépourvue de membres inférieurs : à partir de la taille, un fourreau décoré d’animaux descend jusqu’au sol. On voit  sur certaines statues des ramifications qui s’enfoncent dans la terre. Les bras sont à angles droits, dans un geste d’accueil et d’ouverture (une monnaie d’époque romaine montre des bandelettes tombant de ses poignets jusqu’au sol, un attribut qui symbolisait la protection et l’asile). La déesse porte une couronne à tourelles, parfois prolongée d’un mât sur lequel se perche un épervier. Le cou est orné de pendentifs qui descendent jusqu’à la ceinture. Ces protubérances qui lui ont valu l’épithète de polymastos (« aux multiples seins ») et ont donné lieu à diverses hypothèses : leur grand nombre fait penser à une célébration de la fertilité, mais ces « seins » sont placés par-dessus le vêtement. Pour certains, il s’agirait en fait d’attributs mâles, testicules de taureaux ou humains, car une partie du clergé masculin d’Artémis était constituée d’eunuques. Ces chapelets pourraient représenter les offrandes rituelles faites par les prêtres lors de leur entrée en fonction. D’autres voient ces protubérances comme des œufs, peut-être d’autruche. Enfin, une dernière hypothèse considère que ce sont des grappes de fruits disposés en régime à la manière des dattes. Dans tous les cas (seins, testicules, œufs, dattes) il s’agit d’une symbolique de la fécondité, l’association paradoxale de la virginité et de la maternité. Ces deux caractéristiques sont présentes chez Artémis à toutes les époques et dans toutes les variantes de son culte : déesse vierge et accoucheuse, elle exige la chasteté de ceux qui la servent tout en étant la protectrice des femmes enceintes et en couches.

Les Fêtes mariales, des Fêtes Païennes ?
8 septembre, Nativité de Marie : rien n’est connu ni du lieu ni de la date de naissance de Marie, même si, depuis le 5e siècle, on vénère près de la piscine de Bethesda à Jérusalem, le lieu où elle serait née. Le 8 septembre correspond à la fête d’Anahit dans l’Église arménienne. Déesse d’origine iranienne dont le nom complet signifierait «haute, puissante, celle qui purifie la semence de tout mâle, qui purifie pour enfanter la matrice de toute femelle et qui donne un bon enfantement à toute femelle», ensuite identifiée à Vénus et Astarté, Anahita (Anaïtis/Anahit) était déesse des eaux, de la fécondité et elle facilitait les accouchements. Le transfert du culte païen au christianisme a été reconnu par les Pères arméniens à partir de l’an 700.

21 novembre, Présentation de Marie au Temple : le Protévangile de Jacques raconte que Marie, née miraculeusement de Joachim et Anne, est menée dans le Temple à l’âge de trois ans pour s’y préparer au rôle qu’on lui pressent. Marie aurait ensuite appartenu à l’institution des vierges tisseuses : le voile du Temple tissé par ces vierges servait à recouvrir le Saint des Saints. Elle y resta jusqu’à sa majorité (12 ans), âge auquel elle fut accordée en mariage à Joseph. Ce récit me fait penser aux vestales, les prêtresses romaines dédiées à Vesta : choisies entre 6 et 10 ans, elles accomplissaient un sacerdoce de trente ans durant lequel elles étaient vouées à la chasteté. Dans la mythologie, on trouve aussi des Tisseuses, souvent associées au Destin : les Moires grecques, les Parques romaines et les Nornes nordiques, pour ne citer qu’elles.

25 mars, Annonciation à Marie : l’ange Gabriel annonce à Marie son nouveau statut de mère du Fils de Dieu, et lui explique qu’elle portera un enfant en son sein tout en restant vierge. L’Annonciation, à l’équinoxe de printemps, résulte, bien sûr, de la date, neuf mois plus tard, de la naissance de Jésus au moment du solstice d’hiver.

mai, Mois de Marie : dans l’Occident latin, le mois de mai est dédié à Marie depuis le 13e siècle. On raconte que saint Philippe Néri avait l’habitude de rassembler les enfants, le 1er mai, autour d’un petit autel de Marie. Le mois de mai, dont le nom vient de Maïa, fille d’Atlas et mère de Mercure, déesse de la terre et de la fécondité, assimilée à Cybèle (encore elle), représente le printemps  et le renouveau.

25 décembre, Nativité de Jésus : la Vierge donne naissance à Jésus au moment du solstice d’hiver, moment où le soleil commence à croître. Or cette fête de Noël était aussi celle du « Soleil Invaincu » dans le culte de Mithra. C’est aussi à cette époque de l’année qu’en Egypte, le dieu-Soleil, Horus,fils d’Osiris, renaissait dans les bras d’Isis.

2 février, Chandeleur/Présentation de Jésus au Temple/Purification de la Vierge : chez les Romains, on fêtait aux environs du 15 février les Lupercales, une fête de purification et de passage : on sacrifiait un bouc dont le sang était essuyé d’un flocon de laine trempé dans le lait. À ce moment-là, les jeunes gens devaient rire aux éclats et courir dans toute la ville de Rome, armés de lanières taillées dans la peau du bouc, avec lesquelles ils fouettaient les femmes pour les rendre fécondes. En 494, le pape Gélase Ier interdit cette fête et lui substitua la Chandeleur (ou Hypapante) : dans les églises, on remplaça les torches,  emblèmes du pouvoir vivificateur du soleil, par des chandelles bénites qui rappelaient le Christ-lumière du monde (lors de la Présentation de Jésus au Temple, le vieillard Siméon avait proclamé que Jésus était la lumière du monde). Les chrétiens rapportaient ensuite les cierges chez eux afin de protéger leur foyer. Au 8e siècle, la fête devient mariale : Marie va « racheter » son premier-né. Les mères juives devaient en effet offrir un agneau ou deux pigeons 40 jours après leur accouchement.

15 août, Assomption de Marie : c’est la croyance selon laquelle la Vierge Marie, au terme de sa vie terrestre, est entrée directement dans la gloire du ciel, âme et corps, sans connaitre la mort et la corruption physique. L’Assomption est célébrée à l’époque des fêtes champêtres à la fin des moissons, période de culte à la déesse Déméter à qui les premiers produits de la terre ou du bétail étaient offerts.

Conclusion

Difficile, après tout ça, de regarder Marie comme un symbole purement chrétien. Les récits qui l’entourent, sa présence à Éphèse et les dates des fêtes qui lui sont consacrées semblent indiquer que l’archétype (même si c’est un mot que je n’aime pas) de Marie a été peu à peu introduit dans le christianisme pour incorporer des attributs associés aux cultes païens. Le syncrétisme, très fréquent dans l’histoire des religions, désigne le mélange d’éléments pris dans différentes croyances. Une nouvelle religion qui s’adapte en incorporant des éléments de l’ancienne a, en effet, bien plus de chances d’être acceptée et, de toutes façons, certaines croyances profondément enracinées ne sont jamais vraiment oubliées (pour preuve, la résurgence actuelle de croyances anciennes, réadaptées et syncrétisées elles aussi…). Le culte marial n’est pas né du dogme chrétien, mais de croyances et de pratiques païennes. Si Marie a de nombreux points communs avec l’Artémis d’Éphèse, dont le culte était déjà un syncrétisme de diverses déesses antiques, c’est parce que le culte rendu à l’Ephesia (et à travers cette dernière, des cultes plus anciens) était encore ancré dans les consciences. Marie est à la fois Mère et Vierge, guérisseuse et liée au destin, d’autant plus qu’elle est aussi, (j’y reviendrai bientôt) la Vierge Noire, qui dévore et qui donne l’initiation.

Je vous laisse comparer ces quelques idoles…

cybeleisisephesia

sources : theoi.com, amazonation.com, cndp.fr, fr.wikipedia/Mariefr.wikipedia/Mariologie, matriarcat-religion, observatoiredesreligions.fr, recherchestraditions

(article en gestation depuis mi-août, contente d’avoir réussi à le terminer)

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A propos Caitlín Urksa

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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2 commentaires pour Le culte marial, réflexions

  1. Sarah dit :

    article des plus intéressants, il est particulièrement remarquable de voir comment le culte à la « Mère » aura traversé les âges, même s’il a été adapté, remanié par les différents intervenants que tu as cités. Le principal n’est il pas, après tout, la survivance d’un culte qui semble faire partie de nous, en dehors de toutes considérations cultuelles ? je suis certaine que notre Sœur saurait aussi faire le parallèle avec encore d’autres cultures qui ont, elles aussi, su garder présente une « Marie » quel que soit le nom qui lui est donné (je pense notamment à Shiva).
    merci pour ce superbe travail de recherche

    • Effectivement, je pense que l’important, c’est qu’à travers de multiples modifications et adaptations, certaines croyances ne disparaissent jamais. Bien souvent, il suffit de gratter le vernis (ok, il y a plusieurs couches, parfois, et ça nécessite beaucoup de grattage) pour retrouver des « vérités » qui sont très très anciennes. J’avoue que le fait de fouiller dans le Carmina Gadelica, à la recherche de traces païennes sous le vernis chrétien, a encore accentué ma curiosité, ma tendance à vouloir grattouiller à tout prix pour voir ce qui est bien caché dessous (tu connais mon affection pour le politiquement-pas-correct 😉 ). J’avais déjà un peu débroussaillé Marie sous son aspect de Vierge Noire, mais ce 15 août (peut-être parce que j’habite juste à côté d’une petite église dont la partie romane est bien cachée sous les reconstructions plus récentes) m’a donné envie de chercher d’où cette « Mère », apparue en retard dans le dogme chrétien, avait bien pu venir… Je ne suis pas déçue : ces recherches m’ont permis de découvrir bien des « chaînons manquants » 🙂

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