(Attention, Pavé !) L’Ours

Pendant plusieurs millénaires, les ours et les humains ont vécu sur les mêmes territoires et ont été en compétition, notamment pour la nourriture et l’occupation des grottes. En effet, Ursus speleaeus, l’ours des cavernes, et Ursus arctos, l’ours brun, ont été contemporains d’Homo neanderthalensis et des premiers Homo sapiens en Europe. L’espèce Ursus speleaeus s’est éteinte il y a un peu plus de 10 000 ans, le changement climatique du Pléistocène portant le coup de grâce à une espèce affaiblie par l’expansion humaine.

caveandbrownUn ours des cavernes mâle, à l’âge adulte, atteignait des dimensions impressionnantes : de 450 à 550 kilos, 1m30 au garrot et 3m50 debout. Avec un dimorphisme assez important, la femelle ne pesait que 200 à 250 kilos. Pour comparaison, l’Ours brun d’Europe, Ursus arctos arctos, (dont il sera question dans la plus grande partie de l’article) a une taille au garrot de 90 à 110 cm et pèse de 120 à 280 kilos selon le sexe et les régions. Si le squelette de l’ours des cavernes est assez semblable à celui de l’ours brun, son crâne est nettement différent : le front bas, un museau moins proéminent, une bosse sur le front, des molaires très développées et de petites canines indiquant un régime alimentaire majoritairement végétarien.

Dans les années 1920, Emil Bächler, préhistorien suisse, évoque la théorie selon laquelle un culte de l’ours aurait existé à l’époque préhistorique. Bächler croit en l’existence, d’une culture basée sur la chasse et la vénération de l’ours des cavernes chez l’homme de Néandertal. D’autres archéologues adhèreront à la théorie du culte de l’ours : on l’évoque fréquemment pour certains sites paléolithiques comme le Pech-Merle, Le Mas d’Azil, le Regourdou. 4oursLa théorie continue à intéresser journalistes et historiens, alors que les préhistoriens, depuis les années 1960, lui accordent peu de crédit. En effet, il a été démontré que Bächler avait quelque peu enjolivé ses interprétations. La majorité des préhistoriens, à l’heure actuelle, estime que les données ne suffisent pas à prouver l’existence d’un culte de l’ours (ni brun, ni des cavernes). Pour le Paléolithique supérieur, il existe un certain nombre de manifestations symboliques autour de l’ours : peintures, gravures ou sculptures retrouvées dans les grottes, dents d’ours utilisées comme pendentifs, restes non alimentaires manipulés, mis en scène, comme dans la grotte Chauvet, où on a trouvé un crâne d’ours sur un rocher entouré d’une douzaine d’autres crânes d’ours en demi-cercle.

NB : Si je comprends la prudence des préhistoriens actuels face au manque de preuves (le spirituel est difficile à prouver s’il n’y a pas d’écrit), la suite de cet article prend le parti de l’existence d’une vénération de l’ours, pour la simple et bonne raison que les recherches que j’ai entreprises l’ont été pour bâtir mon UPG autour de l’ours.

L’aspect anthropomorphe de l’ours (des cavernes ou brun), qui s’assoit comme l’humain, et sait marcher sur deux pattes a probablement inspiré de la curiosité chez les premiers humains. On peut comprendre qu’ils l’aient considéré comme un presque-humain, un ancêtre.ours01En même temps, l’ours était un rival avec lequel l’humain devait partager le même biotope : l’ours est omnivore et mange les mêmes choses que l’humain et, comme lui, il niche dans les cavernes et abris rocheux. Les affrontements avec l’ours ont très tôt, sans nul doute, donné naissance au symbolisme de puissance et de souveraineté. Combattre un ours adulte était bien trop risqué et l’ours ne devait pas être souvent au menu des hommes préhistoriques. On a pourtant retrouvé des traces de découpe sur des os d’ours : on peut supposer qu’un animal jeune,  malade ou en hivernation était une proie plus facile, et que les humains préhistoriques pratiquaient le charognage pour récupérer la viande et la fourrure d’un ours mort. Certes l’hivernation, contrairement à l’hibernation, n’entraîne pas une interruption des activités physiologiques : l’ours peut se réveiller pour réagir en cas de danger. Mais on peut tout de même imaginer que cette période affaiblissait les ours et que les humains la mettaient à profit.
Tout comme on peut raisonnablement conclure qu’en observant l’hivernation de l’ours qui, à l’approche des grands froids, disparaît dans les entrailles de la terre pour n’en ressortir qu’au retour des beaux jours, les humains l’aient considéré comme symbole de renouveau. Peut-être est-ce pour cela qu’ils mêlaient des os d’ours aux dépouilles de leurs morts, en espérant que les défunts renaissent au printemps ?

Si l’existence d’un culte préhistorique de l’ours n’est pas prouvée, elle est attestée, plus tard, dans de multiples sociétés humaines en contact avec cet animal, aussi bien en Europe qu’en Sibérie ou chez les Amérindiens. Les mythologies européennes (auxquelles je me cantonnerai dans cet article) font de l’ours un animal à part : double de l’homme, ancêtre tutélaire, symbole de puissance, de fertilité, de renouveau, du passage des saisons et même roi des animaux. L’ours est à rapprocher de l’homme sauvage, conducteur des âmes, couvert de verdure ou de paille. Capable de prédire le temps, il représente aussi la force vitale et la fécondité, comme le bouc ou le taureau. Il est présent dans un grand nombre d’histoires mythologiques ou folkloriques, souvent mis en scène aux côtés de jeunes femmes qu’il enlève, parfois pour leur faire des enfants dotés d’une force surhumaine. Dans le folklore des Pyrénées, notamment, on retrouve l’histoire d’un enfant né de l’accouplement d’un ours et d’une femme, comme le Juan ou Xan de l’Ours des Basques ou le Joan de l’Os catalan. Du Pays Basque au Roussillon, les nombreuses fêtes de l’ours témoignent encore du rôle mythologique joué par l’ours : elles mettent en scène le plantigrade sortant de son hibernation, annonciateur de la belle saison, sous la forme d’un homme revêtu d’une peau d’ours et qui mime des attaques sexuelles sur les jeunes femmes. Des chasseurs se jettent alors sur lui, le capturent et procèdent parfois à son rasage.feteours1C’est en Europe du Nord que l’ours suscite la plus forte admiration : les anciens Celtes, comme les Germains et les Slaves, associaient l’ours à des notions de pouvoir et de souveraineté. Non content d’être le roi de la forêt, l’ours était aussi une créature intermédiaire entre le monde des bêtes, celui des hommes et des dieux. Prononcer son nom était donc tabou et il fallait utiliser, pour le désigner, des périphrases ou des qualificatifs, du type “le mangeur de miel”, “le lécheur”, “le grogneur”.
En Germanie, combattre et tuer un ours constituait un rite de passage pour entrer dans la communauté des guerriers (tradition qui perdure dans l’imaginaire du Moyen Âge, puisque les héros légendaires, comme Roland, Lancelot, Yvain ou Arthur, accomplissent cet exploit, preuve incontestable de leur courage guerrier). Porter des canines ou griffes d’ours comme talisman, ou bien des motifs représentant des ours sur les boucliers, enseignes et boucles de ceinture reste une pratique courante chez les peuples germano-scandinaves jusqu’à la fin du Moyen Âge. Les guerriers germaniques berserkir, buvaient son sang et mangeaient sa chair avant les batailles afin de devenir comme l’ours.

Seulement voilà : l’ours, symbole de résurrection et de fertilité, de pouvoir et de souveraineté, agace l’Église.
quotes_open A l’époque carolingienne, dans une large partie de l’Europe non méditerranéenne, l’ours apparaît encore une figure divine, un dieu ancestral dont le culte revêt des aspects variés mais demeure solidement ancré et empêche la conversion des peuples païens. Partout, ou presque, des Alpes à la Baltique, l’ours se pose en rival du Christ. quotes_close (*)

L‘Église s’engage alors dans une guerre contre l’ours qui va durer près de mille ans. On dépeint l’animal comme cruel, poilu, de couleur sombre, et on le diabolise : “L’ours c’est le diable”, dit Saint Augustin (354-430). On lui attribue cinq des sept péchés capitaux : la luxure, la colère, la goinfrerie, l’envie et la paresse. La pratique de boire le sang et manger la chair de l’ours est également combattue et interdite car “la viande d’ours est impure, échauffe les sens et conduit au péché” (Hildegarde de Bingen, 1098-1179).

OursDiableParallèlement à cette diabolisation de l’ours, l’Église entreprend de christianiser les fêtes ursines, qui se déroulaient principalement à la fin de l’hivernation. Ces rites, très populaires, étaient l’occasion de débordements intolérables aux yeux des prélats, déjà dérangés par le fait que leur date corresponde aux rites de fécondité païens. Deux fêtes chrétiennes furent donc placées le 2 février : la présentation de Jésus au Temple et la purification de Marie. On y ajouta, par la suite, la fête des Chandelles (en 494 ou 542). La fête de Saint-Martin, dont la popularité est immense à partir du 5e siècle, est placée un 11 novembre, date symbolique dans le cycle saisonnier de l’ancienne Europe célébrant l’entrée en hibernation de l’ours et le passage dans la saison sombre.
En outre, pour se substituer aux cultes de l’ours qui survivent, de nombreux saints locaux apparaissent, la plupart dans les régions montagneuses. Et ô surprise, tous ces saints ont un nom qui rappelle l’ours (saint Urcissin, saint Ursin, sainte Ursule, etc.).

Mais on ne se contente pas de diaboliser et de remplacer, on élimine aussi l’ours physiquement. Pendant le règne (768-814) de Charlemagne, il fait l’objet de campagnes systématiques d’extermination, qui entraînent une baisse importante de la population.
quotes_openDe même que des milliers d’arbres furent abattus en Saxe et en Westphalie, des pierres déplacées ou maçonnées, des sources détournées ou transformées en fontaines, des lieux sacrés convertis en chapelle, de même des milliers d’ours furent massacrés. (…) Ainsi victimes d’une politique d’évangélisation à grande échelle, les ours d’Allemagne du Nord virent leur nombre décroître de manière signifiante en une trentaine d’années.quotes_close (*)

Cette élimination de l’ours ne se cantonne pas à l’Allemagne. A l’époque romaine, l’ours brun était présent partout en France, en plaine comme en montagne. A la fin de l’époque carolingienne, l’ours a disparu à l’ouest d’une ligne Flandres-Bordeaux et, à la fin du Moyen Âge, il ne se rencontrera plus que dans les massifs montagneux de l’Est, du Sud et du Centre de la France.
(Ensuite, la « dangerosité diabolique » de l’ours étant bien ancrée dans la mémoire collective, l’humain se voulant seul maître de la nature et seul possesseur du territoire, il continuera à abattre l’ours, dont le déclin se poursuivra au point de conduire l’espèce au bord de l’extinction.

cartepopA la fin du 18e siècle, l’ours disparaît des Vosges ; au milieu du 19e siècle, il s’éteint dans le Massif Central et le Jura ; avant le milieu du 20e siècle, il disparaît des Alpes. A l’aube de la seconde guerre mondiale, l’ours n’est plus présent que dans les Pyrénées, où la diminution dramatique des effectifs se poursuit : vers 1950, il y avait encore 70 ours ; en 1984, 15 à 20 ours étaient encore présents dans les Pyrénées occidentales et 5 ou 6 dans les Pyrénées centrales. En 1995, l’effectif se réduit à 5 individus, dont une seule femelle, dans le noyau occidental. En 1996 et 1997, on introduit des ours slovènes dans les Pyrénées. En novembre 2004, l’ourse Cannelle, dernière femelle de souche pyrénéenne, est abattue par un chasseur. En 2015, après deux opérations de réintroduction, sur l’ensemble des Pyrénées, l’effectif est de 29 ours.)

Mais revenons au Moyen Age… Après l’avoir diabolisé, l’Église se met à humilier et ridiculiser l’ours. Dans les récits hagiographiques, elle brise sa réputation de grand fauve sauvage et le transforme en animal soumis : l’ours y est présenté docile comme un chien, compagnon de saint Blaise ou saint Colomban, portant les bagages de saint Martin ou de saint Corbinien, ou tirant la charrue de saint Eloi.

saintsBien que généralement hostile aux montreurs d’animaux dans les foires, l’Église tolère qu’on y exhibe l’ours tenu en laisse, muselé, humilié. Dans la littérature, le Roman de Renart montre Brun, l’ours, comme un gros balourd et un poltron auquel Goupil joue des tours pendables. Au tournant du 12e et du 13e siècle le grand fauve indigène a perdu son rôle de roi des forêts européennes, et il ne reste plus qu’à le remplacer un roi des animaux plus lointain, moins païen, vedette des traditions écrites : le lion.

L’Ours et moi : Au fil de mon cheminement païen, l’ours s’est peu à peu imposé comme un symbole fort. D’abord comme une plaisanterie : “Je suis une ourse”, peu sociable, d’apparence placide mais capable de colères dévastatrices, d’un gabarit presque aussi imposant que l’animal, et ayant tendance à hiverner. En faisant mien ce symbole et en me lançant dans la généalogie, un autre lien s’est fait jour : je suis née pas très loin des Pyrénées, me voilà Ourse des montagnes. Et voilà qu’en effectuant des recherches sur l’ours (à la base, pour chercher pourquoi la Muse m’avait poussée à sculpter 2 bougeoirs-totems, le premier en forme de corbeau et le second en forme d’ours), je tombe sur une évidence que je n’avais jamais remarquée : mon nom patronymique est le dérivé méditerranéen d’un nom ursin, mon nom matronymique est originaire de l’autre côté des Pyrénées et signifie “celui qui écoute” ou “fils”… Vous la voyez, la méga baffe cosmique, l’évidence que la synchronicité vient de m’envoyer en pleine tronche ? Me voilà non seulement Ourse des montagnes, passionnée de Celtes et de préhistoire, mais aussi fille de l’Ours… bin voyons. En tous cas, z’avez pas fini de voir des ours sur ce blog verts_langue

ours02Sources : eric w edwards, udc.es, ours en aspe, cles.com, hominides.com, notre-planete.info, le canard gascon, institut-iliade.com, ferus.fr, paysdelours.com, (*) Michel Pastoureau, L’ours, histoire d’un roi déchu, Anne Welch, The Cavern’s Wise-Woman
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A propos Caitlín Urksa

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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2 commentaires pour (Attention, Pavé !) L’Ours

  1. Aegiale dit :

    Merci pour le pavé super agréable à lire, j’ai ai appris certaines choses :).
    En te lisant, je pensais à Anne du blog The Den (https://randomcardrolodex.wordpress.com) & auteur de The Cavern’s Wise Woman: The Bear Goddess, mais j’imagine que tu connais déjà 🙂

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