Au sujet de Bealtaine

Avant-propos grognon mais indispensable : Histoire de contre-balancer un peu la déferlante qui ne manquera pas d’inonder le net dans les prochains jours, un peu de folklore celto-païen, déjà publié ici. La fête de Bealtaine, à l’origine, n’a rien à voir avec l’amuuur. Au mieux, la fête était une excuse pour aller s’envoyer en l’air dans les champs, une fois qu’on avait bien mangé et bien bu, histoire de faire un peu d’exercice pour digérer. Les jeux folkloriques comme “dans l’anneau” et “enfiler l’aiguille” ont des noms évocateurs, mais ce qu’ils évoquent n’est pas vraiment l’imagerie fleur-bleue-et-p’tits-lapins-blancs répandue sur la toile (Désolée -ou pas-, l’imagerie victorienne prude hérisse mon poil d’ourse… Faudrait quand même pas confondre copulation et amuuur, ronchonne la vieille que je suis. Fertilité, ok, mais n’oublions pas que le gazouillis printanier des oiseaux et la danse des papillons ne sont pas -du tout- romantiques, le terme ‘parade nuptiale’ est trompeur, il vaudrait mieux parler de ‘parade pré-coïtale’). Là, c’est dit.

Bealtaine, donc,  marque le début de la saison estivale, le moment où vaches et moutons vont retourner paître l’herbe nouvelle sur les collines. En plus de la transhumance à l’estive, la journée était marquée par diverses festivités, comme la grande procession, l’allumage des feux de joie pour purifier et protéger bêtes et humains, la décoration de la maison et du  ‘May bush’, la préparation de bons repas et un certain nombre de superstitions et cérémonies.

Le Glossaire de Cormac (O’ Donovan, Cormac’s Glossary), vers l’an 900, est la première source qui évoque la fête : Bealtaine, ‘May day’, bil-tene, feu de la chance, deux feux que les Druides utilisaient pour de grandes incantations, et ils amenaient le bétail, pour le protéger des maladies, tous les ans à ces feux. Ils conduisaient le bétail entre eux”. Le texte donne, comme signification du nom,“le feu de Beal, le liant au dieu Baal (dont le nom est familier puisque mentionné dans la Bible). Vers la fin du 19e siècle, cependant, Stokes et MacBain (MacBain’s Dictionary) ont suggéré une explication plus plausible : Bealtaine est composé des mots bel, “brillant”, et teine, “feu”.

La plupart des rites concernait le renforcement et la redéfinition des limites physiques de la maison et des terres (portes, fenêtres et limites des champs). Ces limites, étant des espaces qui n’appartiennent ni à un lieu ni à l’autre, étaient particulièrement menacées par les forces surnaturelles qui erraient la veille de Bealtaine. Si elles n’étaient pas suffisamment protégées, sorcières et mauvais esprits pouvaient les franchir et voler la prospérité et les biens de la maisonnée. Il était donc usuel de laisser un peu de lait et de beurre sur le seuil, ou entre les racines d’une aubépine ou d’un prunellier, pour nourrir symboliquement le peuple féérique dans l’espoir de le tenir éloigné. Maisons et étables étaient décorées de verdure et de fleurs (primevères, coucous, boutons d’or et renoncules fausse-ficaire, fleurs de mai, fleurs d’ajonc et pâquerettes), et on croyait qu’éparpiller des primevères sur le seuil protégeait des sorcières et les empêchait de voler le lait et le beurre. Des bouquets de primevères, de renoncule fausse-ficaire ou d’ajonc étaient attachés aux queues des vaches dans le même but, et accrochés aux portes des étables (Wilde, Irish Popular Superstitions et  Ancient Legends, Mystic Charms and Superstitions of Ireland).

Allumer les feux de joie avait une signification importante. Les foyers étaient tous éteints et, à la place des flammes protectrices, on plaçait dans l’âtre des fleurs, des branches et autres verdures. Faire passer le bétail entre les feux de Bealtaine, ou sur les braises mourantes, était une pratique courante. Dans Irish Folkways, de Evans, on trouve une description des feux de Midsummer qui ressemble étrangement aux autres descriptions des feux de Bealtaine : la plus vieille femme du village faisait trois fois le tour du feu dans le sens du soleil pour garantir une année sans maladie, et lorsque les flammes s’éteignaient, le bétail était conduit à travers les braises et leurs dos étaient roussis avec une branche enflammée de noisetier (…). Par tradition tout le monde ramenait à la maison un bâton enflammé, et celui qui rentrait chez lui en premier ramenait avec lui la chance de l’année. Une braise incandescente était portée trois fois autour de la résidence, et d’autres étaient jetées dans les cultures en train de pousser.

Wilde (Irish Popular Superstitions) donne une des meilleures descriptions des festivités : la veille de Mai (…) on joue des saynètes et divers jeux ruraux, comme “dans l’anneau,” et “enfiler l’aiguille de ma grand-mère”, dans lesquels les garçons et les filles joignent leurs mains et dansent en une sorte de sarabande serpentine le long des rues, parfois sur une distance d’un mile – les hommes portant généralement des rameaux verts, ou des branchettes de prunellier et d’aubépine, qui sont alors en fleurs, et les filles décorées de petits bouquets de fleurs, de couronnes de pâquerettes, et de guirlandes de fleurs de mai et de boutons d’or.

Tandis que la soirée avance, et que l’assemblée se divise en petits groupes, les amoureux cherchant l’obscurité des bois, et les vieilles se retirant auprès de l’âtre, on peut voir quelques promeneurs solitaires qui marchent dans la pénombre, faisant la cour à la Lune près de l’antique rath, ou errant dans la vallée peuplée de fées, ou sur la lande morne, dans l’espoir d’entendre les flûtes mystiques des Sidheog, qui, cette nuit plus que toute autre, sont en alerte, et offrent leurs mélodies aux mortels. Une grande agilité et une grande grâce sont transmises, croit-on, à ceux qui ont la chance de tomber sur la musique des flûtes féériques; si grandes qu’il y a un dicton qui s’y rapporte, dans le Connaught, lorsqu’on voit un bon danseur, ‘Ma foi, toi, tu as entendu la flûte la veille de Mai.’”

Avec l’augmentation de l’urbanisation et les ajouts d’influence anglaise comme les Reines de Mai et le Mât de Mai, les éléments traditionnels axés sur la protection furent mis de côté. Mais dans les zones rurales, on a longtemps continué à sauter au-dessus des feux, ce qui était supposé rendre la personne invulnérable, y compris les femmes qui traversaient les flammes pour s’assurer un accouchement sans danger, ou pour trouver un bon époux. On faisait aussi bouillir de l’eau sur le feu, avec laquelle on éclaboussait ce qui devait être protégé. Enfin, des tisons étaient ramenés à la maison, afin de rallumer le feu dans le foyer. Une fois que les flammes s’étaient éteintes, les gens se barbouillaient avec les cendres, et celles qui restaient étaient utilisées sur le bétail, les champs et les maisons, pour la protection et la prospérité (Wilde, Irish Popular Superstitions).

Le ‘May bush’ (buisson de mai) était fait de branches de sorbier, d’aubépine et d’érable sycomore, que l’on décorait de rubans colorés, de bougies et de bouts de tissu, avant de l’allumer la veille de Bealtaine et de les faire brûler le lendemain soir (dans certains endroits, on le conservait tout le mois).

Une autre tradition ancrée dans de nombreuses régions d’Irlande voulait que rien ne soit jeté ou sorti de la maison le jour de Bealtaine. Il ne fallait pas jeter les cendres, ni prêter quoi que ce soit à quiconque car on pensait que ces objets pouvaient être utilisés pour causer du tort à leur propriétaire. Il était donc bien vu de rendre tout objet emprunté avant Bealtaine. C’était un mauvais présage si quelqu’un tentait de prendre du feu (ou du sel, ou de l’eau, ou de la présure pour faire le beurre) hors de la maison, car quiconque faisait ça emmenait avec lui la chance, et avait du pouvoir sur la maisonnée  (Evans-Wentz, The Fairy Faith in Celtic Countries, Wilde, Irish Popular Superstitions et  Ancient Legends, Mystic Charms and Superstitions of Ireland).

La rosée collectée avant l’aube de Bealtaine était considérée comme très puissante. Gerard Boate, en 1652, note que Au mois de Mai, et au début de Juin, ils partaient (…) avant le lever du soleil, dans un pré vert, et là, soit ils faisaient tomber la rosée dans un plat avec leurs mains, soit ils jetaient des étoffes propres sur le sol, prenaient la rosée de l’herbe, et par la suite l’essoraient dans des plats (…). La rosée ainsi obtenue était versée dans une bouteille en verre, et placée à un endroit où elle aurait le soleil toute la journée, la laissant là tout l’été (Danaher, The Year in Ireland). Une fois mise en bouteille, on la laissait reposer quelques jours avant de la filtrer à maintes reprises. La rosée, gardée un an ou deux, avait des pouvoirs de guérison et de protection, ainsi que des vertus cosmétiques. De même, le premier beurre fait le matin de Bealtaine était supposé avoir de grandes vertus curatives, et on le mettait de côté pour en faire des onguents.

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A propos Caitlín Urksa

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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