Réhabiliter les Ténèbres (traduction)

Réhabiliter les Ténèbres dans le Paganisme : un Appel à l’Equilibre
par John J. Coughlin
article d’origine : Reclaiming Darkness in Paganism : a Call to Balance
traduction Caitlín Urksa, précédemment publiée le 24/06/2010 sur La Caverne (blog désactivé)

Sur internet, j’utilise le titre de « DarkWyccan », ce qui entraîne souvent des réactions mitigées parmi les Païens; certains sont juste curieux de savoir ce que je veux dire par « sombre », mais une majorité est véritablement offensée. Immédiatement, on m’associe au mal et on m’accuse d’encourager les stéréotypes négatifs envers la sorcellerie. (En fait le « Dark » dans le nom se rapporte à mon style vestimentaire et mon penchant pour l’imagerie macabre mais c’est une autre histoire!)

Il est vrai que le mot « sombre », comme le mot « sorcière », a longtemps été utilisé en association avec le concept du Mal dans la société occidentale moderne. En tant que païens nous savons qu’une sorcière n’est pas nécessairement mauvaise. Nous avons travaillé dur pour réhabiliter le terme « sorcière », ne serait-ce que pour pouvoir nous libérer de notre propre conditionnement social qui veut que « sorcière » soit synonyme de « mauvaise ». En cherchant à réhabiliter le mot « sorcière » nous nous sommes souvent distingués des autres termes chargés négativement dans l’opinion publique. La façon la plus simple d’effectuer cette distanciation était de se focaliser sur des images associées avec le bien, comme la « lumière ».

Toutefois, cela pose un problème. La façon dont les païens voient la dualité clair/sombre n’est pas la même que celle de la société occidentale moderne, qui a été grandement influencée par la pensée chrétienne pendant de nombreux siècles. Le point de vue occidental est basé sur un dualisme marqué entre deux parties irrémédiablement séparées. Ces deux parties sont indépendantes et peuvent être complémentaire ou en conflit. Dans le cas de la pensée occidentale traditionnelle, le symbolisme clair/sombre est profondément enraciné dans le dualisme éthique chrétien symbolisé par la bataille du bien (clair) et du mal (sombre). La paganisme, par contre, a adopté un point de vue basé sur le monisme, où la dualité est le plus souvent perçue comme deux aspects d’un tout qui les englobe. Les dualités comme celle du clair/sombre existent donc comme des polarités – deux aspects opposés mais complémentaires d’un tout. Le yin-yang, qui montre chaque « moitié » comme une partie d’un ensemble plus grand, chacune contenant un aspect de son contraire, est un symbole de polarité qui nous est familier.

Cette polarité clair/sombre de la pensée païenne n’est plus la même que le dualisme bien/mal, mais plutôt associée à des principes complémentaires comme création/destruction, externe/interne, attirant/repoussant, clarté/mystère, actif/passif, solide/fluide, statique/dynamique, masculin/féminin, et ordre/chaos, pour n’en nommer que quelques-uns. Les connotations morales qui étaient opposées dans le dualisme clair/sombre de la pensée occidentale traditionnelle ne s’appliquent tout simplement pas dans l’approche moniste. (Ne confondez pas « monisme » et « monothéisme », ce sont deux choses totalement différentes.)

Ayant été élevés dans une société basée sur le dualisme, nous avons l’habitude de vouloir décomposer les choses, même lorsque nous choisissons une spiritualité basée sur le monisme. Ainsi, lorsque nous, païens (provenant d’un environnement judéo-chrétien pour la plupart), avons commencé à utiliser l’imagerie de la lumière (bien), empruntée à la pensée occidentale, en association avec le mot « sorcière », pour le réhabiliter par rapport à son association négative avec les ténèbres (mal), nous avons inconsciemment altéré la polarité clair/sombre de la pensée païenne pour qu’elle s’accorde à cette imagerie. La dualité dans un monisme n’est pas la même que la dualité dans un dualisme.

En outre, lorsque le paganisme est devenu plus ordinaire dans les années 1980 et 1990, on a porté moins d’attention à l’étude et à la pratique, et malheureusement de nombreux auteurs ont popularisé le concept de « sorcellerie instantanée » tandis que les livres de type « A.B.C » inondaient le marché. Des covens et même des traditions ont été formés par des novices, et pourtant ont accueilli des étudiants. Ceci a eu (et a toujours) des résultats radicaux lorsque cela s’est mélangé aux influences New Age qui dépouillent de leur contexte culturel les diverses croyances et leurs associations négatives, pour produire une forme plus acceptable, plus à la mode, qui est mise en oeuvre par les masses. Le paganisme a été envahi de débutants manquant d’orientation et de clarté. Bien que je sois un ardent défenseur de la validité de la pratique en solitaire, le changement soudain de majorité de coven à solitaire a eu un coût.

Normalement, lorsque quelqu’un commence à étudier et à pratiquer une religion païenne, il y a un changement dans son point de vue spirituel du dualisme vers le monisme. Ce changement est un processus interne – une initiation – et se produit à la fois chez les solitaires et les membres de covens. L’auto-dédication externe ou le rituel d’initiation utilisent une imagerie qui permet de catalyser l’initiation interne; sans cela, de tels rituels sont vides et inutiles. L’une des raisons pour lesquelles les novices de coven doivent attendre un an et un jour avant une initiation formelle est de laisser au novice le temps de faire l’expérience des mystères de l’Art; une compréhension personnelle du symbolisme païen dans un contexte approprié. Bien sûr le même processus peut survenir à un solitaire dévoué, avec de la discipline et de la motivation. Un changement de point de vue ne peut se produire qu’à travers la pratique et l’expérience. Il faut travailler sous les principes du nouveau point de vue avant que ne se produise un déclic et qu’il ne devienne une partie de nous-mêmes, et cela prend du temps et des efforts, deux choses que de nombreux novices livrés à eux-mêmes (ou de professeurs non qualifiés) ne parviennent pas à voir.

C’est très proche du choc culturel. Lorsqu’on ne peut pas s’identifier à une culture étrangère, ses pratiques qui ne rendent pas hommage à notre propre culture peuvent sembler étranges ou barbares. Si, toutefois, nous devions vivre dans le contexte de cette culture, nous finirions par voir ces pratiques en contexte et peut-être par apprécier (ou au moins comprendre) les pratiques locales dont nous nous étions moqués. Ce qui se produit de plus en plus dans la communauté païenne, c’est un influx de personnes qui prennent son symbolisme et ses pratiques en dehors du contexte de monisme, et les traduisent pour qu’ils correspondent à leur propre contexte basé sur le dualisme. Le clair et le sombre deviennent opposés et les polarités sont déséquilibrées puisque tout ce qui est associé aux ténèbres est désavoué. Des religions païennes populaires comme la Wicca deviennent « fluffy » en perdant leur profondeur. De tels païens ne sont pas réceptifs aux défis faits à leur niche spirituelle confortable. Ils y trouvent une libération des aspects trop étouffants de leur religion précédente, tout en trouvant sécurité et encouragements de la part des traditions les plus flexibles. La flexibilité peut aller jusqu’à l’extrême où tout ce qui ne nous convient pas peut être jeté sans regret.

A moins que ce déséquilibre ne soit corrigé, les vrais mystères qu’offre le paganisme sont perdus. Les traditions païennes deviennent des coquilles vidées de ce qu’elles étaient avant et le sens communautaire est brisé par les « guerres sorcières » et les politiques idiotes. Avant de pouvoir récupérer nos croyances, nous devons d’abord réhabiliter les « ténèbres » et encourager cette réhabilitation de l’intérieur. La route devant nous ne sera pas aisée, mais avec l’effort de ceux qui sont sérieux par rapport à l’Art, nous pourrons l’extirper progressivement du cloaque de l’ignorance, et à nouveau apprécier les vrais enseignements et mystères qu’offre le paganisme.

Pour finir sur une note positive, j’ai remarqué de nombreux livres récents qui commencent à mettre l’accent sur la pratique et s’éloignent des livres à l’emporte-pièce qui suivent le même format d’information générique complétée par des sorts et rituels de remplissage et des graphismes tape-à-l’oeil. De nombreux livres depuis la fin des années 90 commencent à se concentrer sur les principes et le sens derrière la pratique, et à s’appuyer sur des recherches saines et des expériences personnelles. Malheureusement il y aura toujours des auteurs et des éditeurs peu scrupuleux qui continueront à être motivés uniquement par le profit, mais c’est rassurant de savoir que certains auteurs établis commencent à prendre conscience de leur responsabilité et à ne pas sous-estimer leur influence – pour le meilleur ou pour le pire – sur l’Art.

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A propos Caitlín Urksa

Païenne, Celte de coeur, créature de la nuit et Ourse des montagnes ; artiste par plaisir, prof par obligation ; Sagittaire/Verseau, à la fois perfectionniste et désordonnée, les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles.
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